Deuxième partie
Une éternité passa avant que les choses ne reprennent leur cours.
Zdena était restée immobile devant celle qui, désormais, avait plus que quiconque un nom. Béate, émerveillée, scandalisée, hagarde, elle avait reçu un coup sur la tête.
MDA 802, sonnée, pleurait sans bruit.
CKZ 114 ne lâchait pas les yeux de la kapo. Elle la toisait avec une intensité extrême.
EPJ 327, éperdu, la contemplait. Il la trouvait aussi magnifique que son prénom.
Dans la salle aux quatre-vingt-quinze écrans, les organisateurs exultaient.
Cette petite avait le sens du spectacle. Ils n’étaient pas sûrs d’avoir compris ce qui s’était passé ; ils étaient cependant sûrs que le public n’avait pas compris, vu le mépris qui lui était dû. Ils n’en étaient pas moins certains que c’était une scène de légende.
Déjà les médias amis téléphonaient pour demander la signification de l’événement. On leur expliquait que ce n’était aucunement une règle du jeu : la jeune CKZ 114 avait créé un choc qui n’avait de valeur que dans l’unicité. C’était un happening. Donc, cela ne se reproduirait pas.
On était d’autant plus péremptoire qu’on ne captait pas la nature du miracle.
Qui la captait ?
Pas Zdena, qui avait quitté les sphères de la raison. Trop éblouie par ce qu’elle avait entendu pour penser, elle n’en finissait pas de subir l’identité de celle qui l’obsédait. Elle défaillait.
Pas CKZ 114, qui croyait avoir découvert par hasard un procédé. « Mon nom a sauvé une vie. Un nom vaut une vie. Si chacun d’entre nous prend conscience du prix de son prénom et se conduit en conséquence, bien des existences seront épargnées. »
Pas les autres prisonniers, qui certes étaient bouleversés, mais qui croyaient avoir assisté à un sacrifice, une abdication. Leur héroïne s’était départie d’un trésor pour secourir une amie. N’était-ce pas le début de sa prostitution ? Ce don ne l’exposait-il pas à des offrandes plus graves ?
EPJ 327 était le seul à ne pas se tromper : il savait que cet acte ne pourrait pas être réédité. Quand un nom est un rempart et que ne pouvoir le franchir enivre, cela s’appelle l’amour. Ce à quoi ils avaient assisté était un acte d’amour.
Ce qu’il y a d’affreux, dans les miracles, ce sont les limites de leur impact.
La force de frappe du prénom Pannonique sauva la vie de MDA 802 et révéla à la kapo l’existence du sacré. Mais elle ne sauva pas ceux que « Concentration » tua ce jour-là et ne révéla pas l’existence du sacré à une foule de gens.
Elle n’empêcha pas non plus le temps de reprendre sa marche. Les prisonniers épuisés et affamés allèrent travailler au tunnel sous les coups de schlague. Le désespoir les regagna.
Nombre d’entre eux s’étonnèrent de s’entendre penser, afin de se donner du courage : « Elle s’appelle Pannonique. » Ils ne voyaient pas ce qui pouvait leur procurer tant de force dans cette information, mais ils le constataient.
Au dîner, CKZ 114 fut accueillie comme une héroïne. Le réfectoire entier scanda son nom quand elle entra.
À la table de son unité, il y avait de l’ambiance.
— Je suis désolée, commença-t-elle, la kapo Zdena ne m’a pas donné de chocolat aujourd’hui.
— Merci, Pannonique. Vous m’avez sauvé la vie, dit solennellement MDA 802.
CKZ 114 se lança dans la théorie qu’elle avait construite mentalement lors des travaux du tunnel. Elle expliqua que tous pouvaient et devaient faire comme elle : ainsi, ils pourraient ramener bien des condamnés dans la file des vivants.
On l’écouta avec gentillesse. On n’allait quand même pas lui dire qu’elle racontait n’importe quoi.
Lorsqu’elle eut fini son laïus plein d’enthousiasme, EPJ 327 déclara :
— Quoi qu’il en soit, nous ne vous appellerons plus autrement que Pannonique, n’est-ce pas ?
L’assentiment fut général.
— C’est un beau prénom, je ne l’avais jamais entendu, dit un homme qui parlait rarement.
— Pour moi, ce sera toujours le plus beau nom du monde, dit MDA 802.
— Pour nous tous, votre nom sera éternellement le plus noble, dit EPJ 327.
— Je ne sais plus où me mettre, dit CKZ 114.
— Romain Gary a été prisonnier d’un camp allemand pendant la dernière guerre, reprit EPJ 327. Les conditions de survie des détenus étaient à peu près les mêmes que les nôtres. Je n’ai pas besoin de vous raconter combien c’est inhumain et, pire, déshumanisant. Contrairement à ici, les sexes étaient séparés. Dans son camp d’hommes, Gary voyait les détenus, comme lui, devenir de pauvres sauvages, des animaux souffrants. Ce qu’ils pensaient était une tragédie plus grave que ce qu’ils enduraient. Leur pire tourment était qu’ils en étaient conscients. Continuellement humiliés de la portion congrue d’humanité à laquelle ils se trouvaient réduits, ils aspiraient à la mort. Jusqu’au jour où l’un d’eux eut une idée géniale : il inventa le personnage de la dame.
EPJ 327 s’interrompit pour enlever de sa soupe un cancrelat qui flottait, puis il continua :
— Il décida que désormais ils vivraient tous comme s’il y avait parmi eux une dame, une vraie, à qui l’on parlerait avec les honneurs dus à une telle personne et devant qui l’on craindrait de déchoir. Cette construction de l’imagination fut adoptée par chacun. Ainsi fut fait. Peu à peu, ils constatèrent qu’ils étaient sauvés : à force de vivre en la haute compagnie de la dame fictive, ils avaient reconstitué la civilisation. Aux repas, où leur nourriture ne valait guère mieux que la nôtre, ils recommencèrent à parler, mieux, à converser, à dialoguer, à écouter les autres avec attention. On s’adressait à la dame avec égards pour lui raconter des choses dignes d’elle. Même quand on ne lui parlait pas, on s’habituait à l’idée de vivre sous son regard, d’avoir une attitude qui ne désole pas de tels yeux. Cette ferveur nouvelle n’échappa pas aux kapos qui entendirent murmurer au sujet de la présence d’une dame et enquêtèrent. Ils fouillèrent le camp de fond en comble et ne trouvèrent personne. Cette victoire mentale des prisonniers les tint jusqu’au bout.
— C’est une belle histoire, dit l’un d’eux.
— La nôtre est plus belle encore, rétorqua EPJ 327. Nous n’avons pas dû inventer notre personnage de la dame : elle existe, elle vit avec nous, nous pouvons la regarder, lui parler, elle nous répond, elle nous sauve et elle s’appelle Pannonique.
— Je suis sûre qu’une dame imaginaire serait beaucoup plus efficace, murmura CKZ 114.
EPJ 327 avait oublié de mentionner une autre différence fondamentale avec les camps nazis : les caméras. Son omission était significative : les prisonniers cessaient très vite d’y penser. Ils étaient trop accaparés par leur souffrance pour s’offrir en spectacle.
Cette amnésie partielle les sauvait. Autant le regard bienveillant d’une dame imaginaire ou d’une jeune fille réelle aidait à vivre, autant l’œil froid et glouton de la machine réduisait en esclavage. Pis : il réduisait les possibilités fictives de l’esprit.
Tout être qui connaît un enfer durable ou passager peut, pour l’affronter, recourir à la technique mentale la plus gratifiante qui soit : se raconter une histoire. Le travailleur exploité s’invente prisonnier de guerre, le prisonnier de guerre s’imagine chevalier du Graal, etc. Toute misère comporte son emblème et son héroïsme. L’infortuné qui peut remplir sa poitrine d’un souffle de grandeur redresse la tête et ne se trouve plus à plaindre.
Sauf s’il remarque la caméra qui épie sa douleur. Il sait alors que le public verra en lui une victime et non un lutteur tragique.
Vaincu d’avance par la boîte noire, il laisse tomber les armes épiques de son récit intérieur. Et il devient ce que les gens verront : un pauvre type broyé par une histoire extérieure, une portion congrue de lui-même.
C’est quand son absence est la plus criante que Dieu est le plus nécessaire. Avant « Concentration », Dieu était pour Pannonique ce qu’il était pour la plupart des gens : une idée. Il était intéressant de l’examiner, passionnant d’en envisager les vertiges. Quant au concept de l’amour divin, il était particulièrement fascinant, au point d’évacuer la fameuse question de l’existence de Dieu : l’apologétique était une antique sottise qui n’engendrait que niaiseries.
Depuis son arrestation, Pannonique avait de Dieu un besoin atroce. Elle avait faim de l’insulter jusqu’à plus soif. Si seulement elle avait pu tenir une présence supérieure pour responsable de cet enfer, elle aurait eu le réconfort de pouvoir la haïr de toutes ses forces et l’accabler des injures les plus violentes. Hélas, la réalité incontestable du camp était la négation de Dieu : l’existence de l’un entraînait inéluctablement l’inexistence de l’autre. On ne pouvait même plus y réfléchir : l’absence de Dieu était établie.
Il était insoutenable de n’avoir personne à qui adresser une telle haine. Il naissait de cet état une forme de folie. Haïr les hommes ? Cela n’avait pas de sens. L’humanité était ce grouillement disparate, cet absurde supermarché qui vendait n’importe quoi et son contraire. Haïr l’humanité revenait à haïr une encyclopédie universelle : il n’y avait pas de remède à cette exécration-là.
Non, c’était le principe fondateur que Pannonique avait besoin de haïr. Un jour, il s’opéra dans sa tête un glissement : puisque la place était vacante, ce serait elle, Pannonique, qui serait Dieu.
Elle rit d’abord de l’énormité de ce plan. Ce rire la retint : déjà, le simple fait d’avoir trouvé un motif de rire l’impressionna. Le projet était aberrant et grotesque, certes : cela lui était bien égal. En matière d’aberration, elle ne pourrait pas aller plus loin que ce camp.
Dieu : elle n’était pas taillée pour le rôle. Personne ne l’était. Là n’était pourtant pas la question. La place était vacante : c’était cela, le problème. Elle occuperait donc cette place. Ce serait elle, le principe fondateur à haïr : c’était beaucoup moins douloureux que de n’avoir personne à qui adresser cette haine. Mais cela ne s’arrêterait pas là. Elle serait Dieu dans sa tête, pas seulement pour s’invectiver.
Elle serait Dieu pour tout. Il ne s’agissait plus de créer l’univers : c’était trop tard, le mal était déjà fait. Au fond, la création accomplie, quelle était la tâche de Dieu ? Sans doute celle d’un écrivain quand son livre est édité : aimer publiquement son texte, recevoir pour lui les compliments, les quolibets, l’indifférence. Affronter certains lecteurs qui dénoncent les défauts de l’œuvre alors que, même s’ils avaient raison, on serait impuissant à la changer. L’aimer jusqu’au bout. Cet amour était la seule aide concrète que l’on pourrait lui apporter.
Raison de plus pour se taire. Pannonique pensait à ces romanciers qui discourent interminablement sur leur bouquin : à quoi cela mène-t-il ? N’auraient-ils pas mieux servi leur livre s’ils y avaient injecté, au moment de le créer, tout l’amour nécessaire ? Et s’ils ont défailli à ce soutien en temps opportun, ne seraient-ils pas plus utiles à leur texte en l’aimant quand même, de cet amour véritable qui ne s’exprime pas par la logorrhée mais par un silence ponctué de mots forts ? La création, ce n’était pas si difficile parce que c’était tellement grisant : c’était ensuite que le boulot divin se corsait.
C’était là qu’interviendrait Pannonique. Elle ne serait pas le Christ – pas question de jouer les victimes expiatoires, rôle que, précisément, l’émission leur attribuait. Elle serait Dieu, principe de grandeur et d’amour.
Concrètement, cela signifiait qu’il allait falloir aimer les autres pour de bon. Et ce ne serait pas simple, car les prisonniers étaient loin d’inspirer tous l’amour.
Aimer MDA 802, aimer EPJ 327, quoi de plus naturel ? Aimer les détenus dont on ne savait rien, ce n’était pas compliqué non plus. Aimer ceux qui étaient pénibles pour leur entourage restait possible. On peut aimer quelqu’un aussi longtemps qu’on peut le comprendre.
Mais comment Pannonique allait-elle pouvoir aimer ZHF 911 ?
ZHF 911 était une vieille. Il était singulier que les organisateurs n’aient pas encore éliminé cette femme, comme ils tuaient d’office toute personne âgée. Il était néanmoins aisé de deviner pourquoi ils la gardaient : parce qu’elle était ignoble.
C’était une fée Carabosse au visage sillonné des mille rides de la perversité. La bouche exprimait le mal tant par sa forme plissée – le pli caractéristique des lèvres mauvaises – que par les mots qui en sortaient : elle trouvait toujours en chaque personne la faille qui lui permettait de la blesser. Ses nuisances n’étaient que verbales : elle était une preuve des puissances maléfiques du langage.
Déjà, dans le train qui avait conduit les prisonniers au camp, ZHF 911 s’était fait remarquer : aux mères qui serraient contre leur sein des enfants, la vieille annonçait le sort qui attendait leur progéniture. « C’est clair, leur disait-elle. Les nazis ont exterminé les petits en premier lieu. On ne peut pas leur donner tort : ces braillards, ces merdeux, ces pisseuses, on n’a que des ennuis avec eux, et c’est d’une ingratitude ! Ne vous attachez pas à eux, ils seront tués d’entrée de jeu. Bah, chère madame, à part vous épaissir la taille, que vous ont-ils apporté, ces chiards ? »
Sidérées, les mamans n’avaient su que répondre à ce monstre. Des hommes s’étaient interposés :
— Dis donc, vieux débris, tu sais quel sort on lui réservait, au troisième âge, à Dachau ?
— C’est ce que nous verrons, avait-elle grincé.
Celle qui ne s’appelait pas encore ZHF 911 ne s’était pas trompée : les caméras des wagons avaient dû capter la nature du personnage car, à l’arrivée au camp, elle fut épargnée, contrairement aux autres vieillards. Les organisateurs avaient dû penser qu’elle minerait le moral des détenus et que ce serait divertissant. L’avait-elle prémédité ? Rien n’était moins sûr. Il s’avéra très vite que cette femme se fichait de tout.
Étudier ZHF 911, c’était étudier le mal. Sa principale caractéristique était son indifférence absolue : elle n’était ni pour les kapos, ni pour les prisonniers, ni pour elle-même. Sa propre personne ne lui inspirait pas plus d’attachement que le reste. Elle jugeait du dernier grotesque que l’on défende quelqu’un ou quelque chose. C’était sans projet sous-jacent qu’elle aimait dire des horreurs à chacun : pour le simple plaisir de faire souffrir.
L’observation scientifique de ZHF 911 révélait d’autres traits du mal : elle était inerte, n’avait d’énergie que pour parler – mais une énergie inégalable. Si elle donnait une impression d’intelligence, c’était à cause de la méchanceté de ses reparties qui semaient les larmes et le désespoir.
Il était terrible de se rendre compte que l’être le plus mauvais du paysage appartenait au camp des détenus et non pas au camp du mal. C’était logique : le diable est ce qui divise. ZHF 911 était ce qui sclérosait le camp qui, sans elle, eût peut-être été le camp du bien et qui, avec elle, n’était qu’un pitoyable groupement humain déchiré de querelles intestines.
Comment les prisonniers eussent-ils pu se croire du côté du bien alors que, chaque matin, ils espéraient la mort de l’abjecte vieille ? Quand les kapos venaient soustraire du rang les condamnés du jour, à la peur d’être choisi se mêlait le désir que ZHF 911 le fût. Elle ne l’était jamais. Après le passage en revue qui l’avait épargnée, elle avait pour son camp un regard de triomphe. Elle savait combien son élimination était convoitée.
Certaines bonnes âmes s’indignaient de la haine dont elle était l’objet : « Voyons, c’est une très vieille dame, elle n’a plus sa tête, comment pouvez-vous la détester ? Ce n’est pas sa faute. » Ces propos provoquaient des disputes qui parvenaient aux oreilles de ZHF 911 et la réjouissaient. « Sans moi, peut-être s’entendraient-ils bien », se disait-elle.
La langue de vipère déversait également son venin sur les kapos (avec toujours le sens du mot qui blesse : ainsi ne traitait-elle pas la kapo Lenka de putain, ce dont elle eût pu sourire, mais de mal-baisée, ce qui l’enrageait), sur les organisateurs – des « nazis au petit pied », des « Hitler du pauvre » – et sur les spectateurs, qu’elle qualifiait de « gros veaux ». Personne ne la supportait.
Cependant, le pire ne pouvait pas lui être reproché, puisqu’elle n’en était pas consciente : ZHF 911 hurlait à la lune. Presque chaque nuit, vers minuit, on entendait des ululements stridents s’élever du camp ; cela durait cinq minutes et puis s’arrêtait. On mit un certain temps à comprendre l’origine de ces cris. Ceux qui dormaient dans le même baraquement que la vieille finirent par la dénoncer : « Délivrez-nous de cette folle qui n’a rien d’humain. »
Les chefs se frottèrent les mains. Ils organisèrent une captation de cette nuisance nocturne : on voyait d’abord le camp endormi, on entendait soudain des hurlements horribles, la caméra semblait chercher, elle entrait dans un baraquement et on distinguait ZHF 911 assise sur sa paillasse en train de gémir. Quelques minutes plus tard, on la voyait retomber inconsciente sur sa couche.
On interrogea le phénomène. ZHF 911 eut l’air sincèrement étonné et nia.
Rien ne minait autant le moral des prisonniers que ces manifestations de démence pure. Quand retentissaient les hurlements, chaque déporté pensait rageusement : « Qu’on la tue ! Qu’elle soit enlevée du rang demain matin ! »
Pannonique crevait de haine pour cette femme et rêvait qu’elle meure. Elle avait beau essayer de se raisonner, se dire que ce n’était pas ZHF 911 qui avait créé « Concentration », elle sentait ses ongles se changer en griffes dès qu’elle la voyait. Et quand elle entendait la peste gueuler la nuit, elle brûlait de l’étrangler de ses propres mains.
« Comme il serait facile d’être Dieu s’il n’y avait pas ZHF 911 ! » Elle riait de l’absurdité d’une telle réflexion : en effet, il serait facile d’être Dieu si le mal n’existait pas – mais alors, on n’aurait aucun besoin de Dieu non plus.
À l’autre extrême, il y avait au camp une gosse qui avait été bizarrement épargnée. PFX 150 avait douze ans et ne présentait rien de particulier. Elle n’avait pas l’air en avance sur son âge, elle était un peu mignonne sans être jolie, son visage ahuri disait son innocence. C’était une enfant gentille qui parlait peu. Elle n’avait pas compris pourquoi on ne l’avait pas tuée et ne savait pas si elle l’eût préféré.
— Qu’attendent-ils pour liquider cette gamine ? disait haut et fort ZHF 911 quand elle la croisait.
PFX 150, probablement bien élevée, ne répliquait rien. Pannonique en bouillonnait de fureur.
— Pourquoi ne vous défendez-vous pas ? demanda-t-elle à l’enfant.
— Parce qu’elle ne m’adresse pas la parole.
Pannonique lui fit apprendre une phrase à dire haut et fort la prochaine fois que ZHF 911 lancerait sa tirade.
Cela ne tarda pas à se produire. PFX 150 haussa sa voix fluette pour déclamer :
— Qu’attendent-ils pour nous débarrasser de cette vieille qui gueule à la lune ?
ZHF sourit.
— Justement, répondit-elle. Moi, on sait pourquoi ils me gardent : parce que je vous pourris votre vie déjà bien horrible. Mais toi, qui es insignifiante et qui ne déranges personne, pour quel motif forcément ignoble te conservent-ils ?
Hébétée, la petite ne trouva rien à dire. Quand Pannonique vint la féliciter d’avoir parlé, PFX 150 la tança :
— Laissez-moi tranquille ! J’avais raison de me taire ! À cause de vous, je lui ai donné l’occasion de me dire des choses encore plus graves ! Et maintenant je suis malade de peur. Mêlez-vous de vos affaires !
Pannonique essaya de prendre l’enfant dans ses bras pour la réconforter ; celle-ci se dégagea avec violence.
— Vous prenez vos grands airs, comme si vous aviez la solution à tout, mais ce n’est pas vrai, vous ne faites qu’empirer les choses, fulmina la gosse.
Pannonique en fut mortifiée. « Ça m’apprendra à m’attribuer des pouvoirs que je n’ai pas », pensa-t-elle.
Elle ne renonça pas pour autant à sa divinité intérieure, résolue à en trouver une meilleure utilisation.
Comme presque toutes les nuits, Pannonique fut réveillée par les hurlements de ZHF 911.
« Pourquoi est-ce que je la hais davantage pour ses cris que pour les saloperies dont elle nous accable ? Pourquoi suis-je incapable d’être juste ? »
Le fait est que le camp entier partageait son attitude : la folie de la vieille indisposait plus que sa méchanceté. Il est vrai que cette dernière ne manquait pas d’un comique involontaire, alors que ses cris nocturnes soulignaient seulement le sordide de leur existence présente.
Pannonique tenta d’analyser les ululements – le mot lui parut soudain mal choisi. Le chant des chouettes n’était pas sans charme. La vieille émettait plutôt un long aboiement de molosse. Il montait, culminait, descendait, s’arrêtait, reprenait.
Au bout d’environ cinq minutes, un spasme rauque (« Aaaah ! ») annonçait que c’était fini.
Pannonique eut envie de sourire : « L’artiste a terminé son spectacle et salue son public. »
Il lui sembla alors entendre quelque chose. « Oh non, elle remet ça ! » Mais, en tendant l’oreille, elle fronça les sourcils : cela n’avait rien à voir. Ce n’était pas la voix de la vieille, c’était le pépiement plaintif d’un moineau humain.
Il cessa très vite. Pourtant, ce cri infime hanta Pannonique. Il lui déchira le cœur.
Le lendemain, elle enquêta en douce. Mais personne n’avait rien entendu que les gueulades de la vieille. La jeune fille n’en fut pas rassurée pour autant.
Tandis qu’elle peinait au déblaiement des gravats, elle eut une crise de haine en pensant aux spectateurs. C’était une implosion lente qui partait de la cage thoracique et qui montait aux dents, les changeant en crocs. « Dire qu’ils sont là, avachis devant leur poste, à savourer notre enfer, en feignant sûrement de s’en indigner ! Il n’y en a pas un pour venir concrètement nous sauver, cela va de soi, mais je n’en demande pas tant : il n’y en a pas un pour éteindre son téléviseur ou pour changer de chaîne, j’en mets ma main à couper. »
La kapo Zdena vint alors l’arroser de coups de schlague en l’invectivant, puis alla s’occuper ailleurs.
« Je la déteste aussi, et pourtant beaucoup moins que le public. Je préfère celle qui me frappe à ceux qui me regardent recevoir sa hargne. Elle n’est pas hypocrite, elle joue ouvertement un rôle infâme. Il y a une hiérarchie dans le mal, et ce n’est pas la kapo Zdena qui occupe la place la plus répugnante. »
Elle vit le kapo Marko qui vociférait sur PFX 150. Son statut d’enfant lui valait moins de coups et plus de discours. On sentait que la petite ne savait sur quel pied danser. Ce qu’elle vivait lui rappelait le collège, où des adultes lui criaient dessus, et en même temps ne lui rappelait rien, mais un fond de soumission puérile étouffait encore tout esprit de révolte.
Pannonique s’approcha en douce.
— Que vous disait-il ? demanda-t-elle à la petite.
— Je faisais semblant d’écouter.
— Bravo, dit Pannonique, qui trouvait que l’enfance avait des ressources.
— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas ? Je préférerais.
— En dehors du camp, je vous aurais tutoyée et je vous aurais demandé de me tutoyer aussi. Ici, c’est très important de nous parler avec les marques de respect que les kapos nous refusent.
— Et aux organisateurs, il faut dire tu ou vous ?
— Vous leur parlez ?
PFX 150 eut l’air embêté. Elle mit du temps avant de répondre :
— Non. Mais si un organisateur ou un kapo vient me poser une question, devrai-je dire tu ou vous ?
— Il faut voussoyer tout le monde.
La kapo Zdena vint hurler qu’elles étaient ici pour travailler, non pour causer.
Cette ébauche de conversation hanta Pannonique. En continuant son labeur, elle s’aperçut qu’elle avait en tête la ballade du Roi des aulnes de Schubert. Ce n’était pas la musique idéale pour cette tâche. Normalement, Pannonique programmait dans son cerveau des symphonies qui lui donnaient l’énergie indispensable à un travail aussi physique — Saint-Saëns, Dvorak – mais là, le lied déchirant lui collait au crâne et minait ses forces.
Pannonique questionna les prisonniers qui dormaient dans le même baraquement que la petite. Elle n’obtint aucune réponse significative. La plupart étaient tellement épuisés et avaient le sommeil si lourd qu’ils n’entendaient pas les cris nocturnes de la vieille.
— Elle est pourtant logée plus près de chez vous que de chez nous, dit Pannonique.
— Je suis si crevé que rien ne pourrait me réveiller, lui rétorquait-on.
— PFX 150 est une bonne gosse, lui dit-on encore. Elle est sage, on ne l’entend pas.
Le soir, Pannonique essaya de nouveau de parler à l’enfant. Ce n’était pas facile. Elle était aussi inattrapable qu’un morceau de savon et se réfugiait dans l’insignifiance. Pannonique biaisa :
— Qu’aimiez-vous, dans votre vie d’avant ?
— J’aimais les oiseaux. C’est beau, c’est libre, ça vole. Je passais mon temps à les regarder. Tout mon argent de poche était consacré à acheter au marché des tourterelles que je libérais. J’adorais ça : je prenais dans mes deux mains ce corps chaud qui palpitait, je le lâchais vers le ciel et il devenait le maître des airs. J’essayais d’accompagner ce vol par la pensée.
— Y a-t-il des oiseaux dans le camp ?
— Vous n’avez pas remarqué ? Il n’y en a pas. Ils ne sont pas fous, les oiseaux. Ça sent trop mauvais, ici.
— C’est un peu vous, l’oiseau du camp, dit Pannonique avec affection.
PFX 150 se mit aussitôt dans une colère noire.
— Laissez-moi tranquille avec ça !
— J’ai dit quelque chose de grave ?
— Petit oiseau par-ci, petit oiseau par-là, ne m’appelez pas ainsi !
— D’autres gens du camp vous appellent petit oiseau ?
L’enfant s’arrêta de parler. Ses lèvres tremblaient. Elle enfonça son visage dans ses mains. Pannonique ne put plus en tirer un son.
La nuit suivante, elle essaya de veiller. Mais un sommeil de béton lui coula dessus et elle n’entendit rien. Elle s’en voulut : « Dieu ne dormirait pas comme une souche s’il avait quelqu’un à protéger. »
La nuit d’après, elle avait tant programmé son cerveau qu’elle ne ferma pas l’œil. Elle n’entendit rien, pas même la vieille, qui pour des raisons incompréhensibles, s’abstint de hurler à la lune.
Cette nuit blanche la remplit d’une lassitude haineuse : « Dieu n’éprouverait pas ce genre de sentiment. » Elle ne renonça pas pour autant à la divinité : « Ce n’est pas dans mes cordes et je n’y ai aucun plaisir : seulement, c’est trop nécessaire. »
ZHF 911 se rattrapa la nuit suivante, criant encore plus fort que d’habitude et réveillant Pannonique qui se leva comme une somnambule et sortit sur la pointe des pieds. Elle courut jusqu’au baraquement de PFX 150 et se cacha. Un homme très grand, mince et puissant, ouvrit en tenant dans ses bras un petit corps qu’il bâillonnait d’une main. Il passa dans le faisceau de la lampe du mirador et Pannonique vit qu’il était très vieux et vêtu d’un costume élégant. Il s’en alla avec son butin.
Elle resta tapie dans la boue, le cœur au bord de la rupture. Cela lui sembla durer un temps infini. Quand il revint, il n’avait plus besoin de bâillonner l’enfant : la petite, inerte, gisait contre lui.
Il entra dans le baraquement et ressortit seul. Pannonique le suivit. Elle le vit entrer dans les logements de ceux qu’on appelait les officiers : les organisateurs en chef. La porte en fut fermée à double tour.
De retour sur sa paillasse, Pannonique en pleura de dégoût.
Le lendemain, elle scruta le visage de PFX 150 : il n’affichait absolument rien.
— Qui est le vieil homme de la nuit ?
La petite ne répondit pas.
La jeune fille la secoua avec rage :
— Pourquoi le protégez-vous ?
— C’est moi que je protège.
— Je vous ai menacée ?
Le kapo Marko vint engueuler Pannonique :
— Tu as fini de secouer cette pauvre gosse ?
En déblayant les gravats, elle se demandait, au comble de la colère, s’il était possible que les prisonniers qui dormaient dans le baraquement de la petite n’aient rien vu ni entendu. « Je suis sûre qu’ils mentent. Ils crèvent de peur, les salauds. Moi, je vais intervenir. »
Elle attendit que la kapo Zdena s’approche et lui dit qu’elle sollicitait une entrevue avec un organisateur. Zdena la regarda avec autant de stupéfaction que si elle lui avait demandé une dinde rôtie. Mais rien ne semblait avoir été prévu pour un cas pareil : la kapo s’en fut.
Il faut croire qu’elle transmit le message en haut lieu puisqu’il y eut une réponse : c’était hors de question. Pannonique fit demander alors si elle avait un recours. « Où vous croyez-vous ? » lui fut-il répondu.
La jeune fille passa la journée à chercher une tribune pour révéler le scandale. Le soir venu, elle n’en avait toujours pas trouvé. Au réfectoire, elle était au bord de craquer : « Et si je me levais, et si je les prenais tous à témoin, et si je criais ce que je sais ? Ça ne servirait à rien. Dans le meilleur des cas, il y aurait une mutinerie, qui n’aboutirait qu’à un bain de sang. Dans le pire des cas, les prisonniers resteraient sans réaction, avachis devant leur pitance, et je ne veux pas risquer d’être à ce point dégoûtée d’eux. Il vaut mieux que j’intervienne directement. »
La nuit suivante fut l’une de celles où la vieille ne hurla pas à la lune. Pannonique ne se réveilla donc pas et ne put protéger PFX 150. Le lendemain matin, elle enragea : « Dire que sans les beuglements de cette sorcière, je dors sans me soucier de rien ! »
La nuit d’après, elle fut tirée de son sommeil par les cris de ZHF 911. Mais quand elle arriva au baraquement de la gamine, l’homme était déjà loin. Elle se lança à sa poursuite et, sans réfléchir, se jeta devant lui.
Il se figea et la regarda en silence.
— Lâchez l’enfant ! ordonna-t-elle.
Dans ses bras, PFX 150 adressait à Pannonique d’étranges signes en secouant la tête.
— Lâchez-la ! répéta-t-elle.
Il restait debout, immobile.
Pannonique lui sauta à la gorge.
— Tu vas la lâcher, oui ?
D’un seul geste, il repoussa l’attaquante et la lança comme un projectile puis il se dirigea vers les logements des officiers. La jeune fille lui attrapa les jambes et le fit chuter. La petite roula dans la boue. Pannonique lui dit de fuir mais sa cheville était dans la main de l’agresseur qui se releva et partit en la traînant derrière lui.
La jeune fille le poursuivit en l’invectivant :
— Ordure ! C’est facile pour toi, c’est une prisonnière. C’est une gosse, elle n’a aucune possibilité de se défendre. Mais je te préviens, tout le monde le saura. Je le dirai aux kapos qui le diront aux organisateurs, je le dirai aux spectateurs, je vais te pourrir la vie !
L’homme la regarda avec hilarité, jeta l’enfant à l’intérieur puis referma la porte.
Pannonique entendit un bruit de clef puis plus rien. Ce silence était plus inquiétant qu’un gémissement.
« Je ne connais même pas la voix de ce type. Il n’a rien dit », pensa-t-elle.
Elle resta prostrée dans la boue à attendre. En vain. La gamine ne ressortit pas.
À la revue matinale, Pannonique vit le kapo Marko ramener la fillette. Elle sourit à la petite qui avait une mine de déterrée.
Puis le kapo Jan vint sélectionner les condamnés du jour : normalement, il passait en revue l’effectif et jugeait qui méritait de mourir ; cette fois, sans hésitation, il sortit du rang ZHF 911 et PFX 150.
Un frémissement parcourut l’assemblée. On avait beau avoir l’habitude du mal, la condamnation d’un enfant, c’était quelque chose. On ne parvint même pas à se réjouir d’être enfin débarrassé de la vieille.
On entendit pour la dernière fois la voix de ZHF 911, qui résonnait toujours à mi-chemin entre le grincement et le ricanement.
— Les extrêmes s’attirent, on dirait.
Il lui était égal de mourir.
PFX 150, elle, resta abasourdie de silence. On dut la pousser pour la faire marcher.
Jamais Pannonique ne souffrit autant qu’en voyant la fillette partir vers la mort.
Il était clair que le kapo Jan avait reçu des ordres. « Si je n’étais pas intervenue, il n’aurait pas été si urgent de se débarrasser de la victime », pensait-elle avec horreur.
Ce fut un jour atroce : le fantôme de l’enfant peuplait tous les regards.
Pannonique ne s’autorisa pas à verser dans le paroxysme de dégoût dont elle était capable : « J’ai commis une erreur monumentale, c’est vrai, mais je ne suis pas l’origine du mal. Donc voilà, je renonce à être Dieu, pour cet unique motif que c’était une idée nocive. »
À cet instant, elle vit la frêle MDA 802 chanceler sous sa lourde charge de gravats. Elle accourut pour aider son amie à porter ce poids. Le kapo Marko remarqua ce manège et vint repousser Pannonique en gueulant :
— Et alors, tu te prends pour Simon de Cyrène ?
La jeune fille en frémit de la tête aux pieds. Cela eût pu la laisser rêveuse que certains kapos n’aient pas même l’excuse d’être de sombres brutes sans culture ; ce qui la frappa, c’était que, sans le savoir, le kapo avait prononcé les paroles dont elle avait besoin.
Simon de Cyrène : pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’était le plus beau personnage de la Bible, parce qu’il n’était pas nécessaire de croire en Dieu pour le trouver miraculeux. Un être humain qui en aide un autre, pour ce seul motif que sa charge est trop pesante sur ses épaules.
« Je n’aurai désormais pas de plus grand idéal », se jura Pannonique.